Le temps était maussade comme l'était l'humeur de Pierre ce jour là. C'était pourtant un jour important ce jeudi 24 septembre 2025 : il avait 75 ans.
Comme il en avait l'habitude, il descendit prendre son petit déjeuner avant de faire sa toilette. Il avait tout son temps, son rendez-vous n'était qu'à 11 heures et il n'était pas encore 8 heures.
Margareth chantait dans la cuisine et l'accueillit avec le sourire radieux qui illuminait son visage et la rendait presque belle. Depuis presque 45 ans qu'ils vivaient ensemble, il ressentait toujours beaucoup d'émotion à la retrouver et il eut un pincement au c½ur en pensant que c'était peut être son dernier petit déjeuner.
Depuis qu'il avait reçu la convocation qui accompagnait la carte d'anniversaire envoyée par le gouvernement, il n'avait plus goût à rien. Il s'y était préparé pourtant et avait été un des plus fervents militants de cette loi que le gouvernement avait fait passer douze ans auparavant. Il faut dire que c'était sa retraite et celle de Margareth qui étaient en jeu. Mieux valait vivre moins longtemps mais mieux, disait-il à l'époque.
Le chat vint se blottir sur ses genoux pendant qu'il buvait son café à petites gorgées, comme si lui aussi sentait que ce n'était pas un jour ordinaire. D'habitude à cette heure là, il était déjà en train de courir au dehors avec les autres chats du quartier.
Les tartines que lui avait préparées amoureusement Margareth avaient du mal à passer et il n'arriva pas au bout de la seconde.
Son café avalé, il se dirigea à pas lents vers la salle de bains. Il regardait autour de lui comme si il découvrait sa maison pour la première fois. Ils l'avaient achetée quinze ans auparavant lors de la grande crise. L'ancien propriétaire, ruiné et abandonné de tous s'était suicidé. Ils avaient fait une excellente affaire.
En passant devant chacun des objets qui décoraient la maison, il s'en remémorait l'historique. Cet immense vase, il l'avait acheté lors d'un voyage à Paris au début des années 90 et cela avait été périlleux de le ramener par le train. Ce tableau venait du vieil antiquaire de la rue Auguste Comte. Il avait été une des premières victimes de cette nouvelle loi. Il frissonna malgré la douce température que procurait le système de chauffage collectif que la ville avait installé lorsque l'homme avait su maitriser et stocker l'énergie solaire à faible cout.
Il se rasa et après sa douche, se parfuma soigneusement. Margareth avait disposé les plus beaux vêtements de Pierre sur le lit et il eut un sourire de tendresse en pensant à tout ce qu'elle avait fait pour lui pendant ces années de vie commune.
Le calme et la confiance qu'elle affichait ce matin là, le réconfortaient. Il aurait été tellement malheureux de partir si elle avait fait une scène.
A 9 heures et demi, il était devant la porte d'entrée. Margareth lui épousseta tendrement les revers de son costume, qui n'en avait nul besoin, avant de se jeter dans ses bras.
Lorsqu'elle s'écarta de lui, il lui sembla voir une petite larme s'échapper de son ½il mais elle se retourna aussitôt pour rentrer dans sa cuisine.
Il déposa ses clefs de maison sur la tablette de l'entrée et claqua la porte derrière lui.
Une fois dans la rue, comme il l'avait fait chez lui, il regardait avec avidité tout ce qui l'entourait.
Le centre n'était pas très éloigné et il préféra marcher plutôt que de prendre la navette interurbaine.
En approchant de sa destination, il s'aperçut qu'il était entouré par d'autres hommes et femmes qui marchaient dans la même direction. Tous avançaient sans dire un mot, les yeux fixant le sol devant eux.
Et puis l'énorme bâtiment fut devant lui dans toute sa majesté. Sur le fronton on pouvait en lire la devise : « L'humanité vous remercie, bon anniversaire ».
Il se fraya un chemin dans la marée humaine pour s'approcher d'un panneau indicateur sur lequel étaient indiqué les numéros des portes devant lesquelles il fallait se présenter. Il devait se rendre à la porte 21 et attendre que s'affiche son nom sur l'immense panneau lumineux surplombant l'entrée.
En franchissant les grilles entourant l'édifice, il remarqua que de nombreux policiers casqués, une matraque à la main, se tenaient prêt à intervenir pour empêcher toute marche arrière. Il savait ce qu'il advenait à ceux qui essayaient de se soustraire à leur devoir et il n'hésita pas un instant.
Arrivé devant la porte 21, il chercha des yeux son vieil ami Jean-Claude, né le même jour que lui, comme tous ceux qui se trouvaient ici, d'ailleurs. Il se tenait devant la porte 24 et il fut surpris de le voir sangloter bruyamment. Ils avaient pourtant souvent plaisanté du jour ou ils se présenteraient devant le contrôleur et Jean-Claude était de loin le plus assuré.
Un mouvement de foule se fit soudain vers la grille. Cela ne dura qu'un instant, le calme revenant aussitôt pendant qu'un pauvre diable inanimé était emporté sur une civière vers une entrée sans numéro. Une navette de police de grande taille stationnait devant celle ci d'ou étaient extraits manu militari, des hommes menottés et encagoulés.
Pierre savait qu'il s'agissait de ceux qui n'étaient pas venus la veille. Pourtant tout le monde était au courant : si vous voulez participer au tirage au sort, il faut vous présenter volontairement. De toute façon, si vous n'êtes pas attrapé, le bracelet fixé à votre poignet vous envoie 10.000 volts le 3ème jour suivant votre 75ème anniversaire. Ne comptez pas l'enlever, cela est impossible.
La file avançait lentement. Pierre était en nage malgré la fraicheur de cette matinée d'automne. Il se souvenait de la naissance de cette loi. C'est la France, patrie des droits de l'homme qui la première avait pensé à cette solution pour pallier au vieillissement de sa population. Les autres pays avaient suivis de plus ou moins bonne grâce mais il n'y avait pas d'autres solutions. Comment pouvions-nous faire vivre et continuer à nourrir autant d'inactifs alors que les ressources de la terre s'épuisaient en même temps que l'espérance de vie s'allongeait chaque année ?
La grande dépression consécutive à la crise mondiale de 2009 avait précipité le monde dans le chaos. Les plus pauvres, pour nourrir leurs familles avaient commencé à détrousser les plus riches. Ces derniers avaient armés des milices pour les protéger. La terre entière devenait un immense champ de bataille. Il était urgent de trouver une solution.
C'est ce qu'ont fait les dirigeants de notre pays : ils ont inventé la loi pour l'euthanasie volontaire des plus anciens.
Au début, ils ont proposé une prime à chaque individu qui accepterait volontairement d'être euthanasié. Le résultat permis d'opérer une pause pendant quelque temps mais ce ne fut pas suffisant.
Il fallait trouver plus de candidats.
L'idée la plus géniale fut d'instaurer un tirage au sort auquel chaque individu devait se soumettre le jour de ses 75 ans en se présentant volontairement dans un centre d'élimination. Ceci permettait à tous de conserver un espoir de survie car 1/3 des « candidats » étaient épargnés par cette loterie.
Absorbés dans ses pensées, Pierre n'avait pas vu que son nom clignotait sur le fronton du bâtiment. En courant, il franchit la porte. Il n'aurait plus manqué qu'il soit considéré comme déserteur et ne puisse participer au tirage au sort.
Il pénétra dans une vaste pièce dans laquelle se trouvait un siège similaire à ceux que l'on pouvait voir dans les vieux films américains et qui servait à électrifier les condamnés.
Il n'avait pas eu besoin de justifier de son identité, la puce indestructible greffée à l'arrière de son cerveau l'avait fait pour lui. Sur le mur face à lui, en lettres lumineuses, il put lire la mention suivante : « Bon anniversaire, Pierre et bonne chance ».
Puis cela se déroula assez vite, 2 assistants masqués et vêtus de blanc l'aidèrent à s'installer sur la chaise sur laquelle ses bras et jambes furent immédiatement entravés.
Pierre connaissait parfaitement les règles de la cérémonie dont il allait être l'acteur privilégié : sur le mur devant lui allait apparaître une immense roulette sur laquelle les numéros de 1 à 9 étaient inscrits. Cette roulette allait se mettre en mouvement pour atteindre une vitesse de rotation qui ne permettrait plus la lecture des chiffres. Sur le bras du fauteuil, une plaque coulisserait et il lui faudrait appuyer sur le bouton clignotant apparu sous l'index de sa main droite pour stopper la rotation des chiffres. Si le chiffre 3, le 6 ou le 9 apparaissait vous restiez dans le monde des vivants. Si vous n'aviez pas tiré un bon numéro, vous étiez éliminé instantanément et sans douleur par combustion.
Pierre serrait les dents et ses muscles tressaillaient sans qu'il ne puisse les contrôler. Il pensa à Margareth lorsqu'il appuya sur le bouton et le chiffre 9 apparut devant lui. Il eut du mal à attendre que les portes s'ouvrent pour se précipiter dehors. Il courut plus qu'il ne marcha sur le trajet du retour.
Puis il fut devant sa porte qui s'ouvrit sans qu'il ait besoin de sonner et Margareth se jeta dans ses bras : « A table, mon chéri et bon anniversaire ».
En prenant sa place, Pierre pensa aux 5 ans qui leur restaient avant le 75ème anniversaire de Margareth et se dit qu'elle aussi tirera peut être un bon numéro puis commença à manger.